Dans les débats sur l’avenir de l’Afrique, l’éducation revient comme une évidence, parfois comme un refrain. On la cite dans les discours, on l’inscrit dans les plans nationaux, on la place au sommet des priorités. Pourtant, dans de nombreux pays, l’école demeure encore une promesse incomplètement tenue : classes surchargées, enseignants insuffisamment formés, programmes éloignés des réalités économiques, jeunes diplômés sans emploi.
Les réflexions de Jacques Attali sur l’enseignement offrent un point de départ utile pour interroger cette situation. Économiste, essayiste et observateur des mutations mondiales, il considère l’éducation comme l’un des grands leviers de transformation des sociétés. Mais transposer ses idées au continent africain exige de la nuance. L’Afrique ne manque pas seulement d’écoles ; elle doit aussi repenser le rôle de l’apprentissage dans des sociétés jeunes, mobiles, connectées et confrontées à de profondes mutations.
La question n’est donc pas simplement de savoir comment construire davantage de salles de classe. Elle est plus vaste : quelle école pour quelle Afrique ? Une école qui prépare à chercher un emploi ou à en créer ? Une école qui transmet des savoirs importés ou qui valorise également les connaissances locales ? Une école conçue pour reproduire le passé ou pour habiter un avenir incertain ?
L’éducation comme investissement de long terme
Pour Jacques Attali, l’éducation ne doit pas être considérée comme une dépense ordinaire, soumise aux arbitrages budgétaires du moment. Elle représente un investissement stratégique. Les routes, les ports et les réseaux électriques sont indispensables au développement économique ; mais sans femmes et sans hommes capables de les concevoir, de les entretenir et d’en imaginer les usages, ces infrastructures restent des coquilles vides.
Cette idée prend une résonance particulière en Afrique. Le continent dispose d’une population très jeune et connaîtra, dans les prochaines décennies, une croissance démographique considérable. Chaque année, des millions de jeunes arrivent sur le marché du travail. Cette dynamique peut devenir un puissant moteur de croissance ou se transformer en source de frustrations, selon la capacité des États et des entreprises à offrir des perspectives.
Un jeune qui acquiert des compétences solides n’est pas seulement un futur salarié. Il peut devenir entrepreneur, agriculteur innovant, ingénieur, enseignant, chercheur, artisan ou responsable politique. L’éducation élargit son champ de possibles. Elle lui donne les moyens de ne pas subir les transformations économiques, mais d’y prendre part.
Dans cette perspective, la dépense éducative produit des effets qui dépassent largement l’individu. Une mère instruite suit plus facilement la santé et la scolarité de ses enfants. Un citoyen capable de comprendre les mécanismes budgétaires demande davantage de comptes à ses dirigeants. Un entrepreneur formé gère mieux ses risques. Une société éduquée résiste aussi plus efficacement aux rumeurs, aux manipulations numériques et aux discours de haine.
Passer de l’école de la sélection à l’école de l’autonomie
Attali critique régulièrement une conception trop étroite de l’éducation, centrée sur la mémorisation, les diplômes et la sélection. Dans un monde où les connaissances évoluent rapidement, apprendre une liste de réponses ne suffit plus. Il faut savoir poser les bonnes questions, vérifier une information, collaborer, s’adapter et continuer à apprendre après la fin des études.
Cette transformation est essentielle pour l’Afrique. Dans plusieurs systèmes éducatifs, la réussite demeure associée à la capacité de restituer fidèlement un cours ou de décrocher un diplôme généraliste. Le baccalauréat et l’université conservent une forte valeur sociale, ce qui est compréhensible dans des sociétés où le diplôme a longtemps représenté l’une des rares portes vers la mobilité. Mais le diplôme ne peut plus être l’unique boussole.
Un jeune diplômé en économie qui ne sait pas lire un bilan, un étudiant en agronomie qui n’a jamais travaillé sur une exploitation ou un informaticien formé sans accès à une connexion stable illustrent les décalages persistants entre l’enseignement et la vie professionnelle. Le problème ne réside pas dans les filières générales elles-mêmes. Il vient de leur isolement par rapport aux besoins concrets des territoires.
L’école africaine de demain devra donc développer plusieurs formes d’intelligence :
- la maîtrise de la lecture, de l’écriture et des mathématiques, socle non négociable ;
- la capacité à utiliser les outils numériques avec discernement ;
- la résolution de problèmes concrets, notamment dans l’agriculture, la santé et l’environnement ;
- l’esprit critique et la compréhension des institutions ;
- le travail en équipe, la créativité et l’aptitude à entreprendre ;
- la connaissance des langues africaines, nationales et internationales.
Il ne s’agit pas de transformer chaque enfant en entrepreneur avant même qu’il sache lire. Il s’agit de lui donner assez de confiance et de compétences pour choisir son chemin, y compris lorsque celui-ci ne ressemble pas au modèle administratif ou universitaire traditionnel.
La révolution numérique, outil et mirage
Jacques Attali a souvent insisté sur les effets de la révolution technologique et sur la nécessité de préparer les sociétés à des métiers encore inconnus. En Afrique, le numérique peut contribuer à réduire certaines distances. Un élève vivant loin d’une grande ville peut accéder à des cours en ligne, à des bibliothèques numériques ou à des formations professionnelles. Un enseignant peut partager ses ressources avec des collègues de plusieurs régions. Une université peut toucher des étudiants qui n’auraient jamais pu s’installer sur un campus.
Le téléphone mobile a déjà modifié les usages dans de nombreux pays. Il sert à payer, à commercer, à s’informer et à organiser des activités collectives. Pourquoi ne deviendrait-il pas aussi une porte d’entrée vers l’apprentissage ? Des plateformes locales proposent des cours de langues, de programmation, de gestion ou d’agriculture. Des enseignants créent des groupes de révision sur les applications de messagerie. Dans certaines zones, les émissions radio restent toutefois plus efficaces que les solutions en ligne, précisément parce qu’elles ne dépendent ni d’un abonnement coûteux ni d’une connexion stable.
La technologie ne doit donc pas être confondue avec la modernité. Distribuer des tablettes sans électricité fiable, sans contenu adapté et sans formation des enseignants revient à offrir des pirogues sur un fleuve sans eau. L’innovation utile part des réalités locales.
Trois conditions paraissent indispensables :
- un accès abordable à l’électricité et à Internet ;
- des contenus pédagogiques conçus dans les langues et les contextes africains ;
- un accompagnement humain permettant aux enseignants et aux élèves de s’approprier les outils.
L’intelligence artificielle ouvre déjà une nouvelle étape. Elle peut aider à personnaliser les exercices, à traduire des contenus ou à soutenir les enseignants. Mais elle peut aussi reproduire des biais, affaiblir l’apprentissage si elle remplace l’effort et accentuer les inégalités entre établissements. L’Afrique devra utiliser ces outils sans leur abandonner le pilotage de son école.
Former pour les économies africaines réelles
Les programmes scolaires restent souvent marqués par une hiérarchie ancienne : les métiers de bureau seraient plus nobles que ceux de la terre, de l’atelier ou du chantier. Cette représentation ne correspond plus aux besoins du continent. L’Afrique aura besoin de médecins et d’enseignants, mais aussi de techniciens en énergie solaire, de spécialistes de la chaîne du froid, de professionnels de la transformation alimentaire, de gestionnaires de données et de mécaniciens qualifiés.
La formation professionnelle ne doit pas être une voie de relégation destinée à ceux qui auraient échoué dans l’enseignement général. Elle doit devenir une voie d’excellence, dotée d’équipements, de formateurs et de débouchés. En Allemagne, en Suisse ou au Maroc, les systèmes d’apprentissage combinant école et entreprise montrent qu’une qualification technique peut constituer un véritable passeport économique. L’Afrique peut s’inspirer de ces expériences sans les copier mécaniquement.
Au Mali, au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou au Kenya, de nombreuses activités économiques reposent déjà sur des savoir-faire transmis hors des établissements classiques. Des artisans forment des apprentis, des agriculteurs expérimentent de nouvelles semences, des commerçantes maîtrisent des réseaux logistiques complexes. Ces compétences méritent d’être reconnues, structurées et enrichies par la formation continue.
Il faut également rapprocher les universités des entreprises. Trop souvent, les deux mondes se regardent avec méfiance : l’université reproche à l’entreprise sa vision à court terme ; l’entreprise reproche à l’université de former des diplômés immédiatement opérationnels seulement dans les rêves des brochures institutionnelles. Des partenariats plus solides pourraient favoriser les stages, la recherche appliquée et la création de produits adaptés aux marchés africains.
La place décisive des enseignants
Aucune réforme éducative ne réussira sans les enseignants. Les programmes peuvent être brillants, les bâtiments modernes et les équipements numériques dernier cri : si le professeur est épuisé, mal rémunéré, isolé ou insuffisamment formé, la réforme restera suspendue dans les airs.
L’enseignant n’est pas un simple exécutant chargé de réciter un manuel. Il est un passeur entre plusieurs mondes : le savoir académique, la réalité familiale de l’élève, les traditions de la communauté et les exigences du futur. Dans une classe rurale comme dans un lycée urbain, il peut être le premier adulte à révéler à un enfant qu’un autre destin est possible.
Investir dans l’éducation implique donc de renforcer :
- la formation initiale et continue des enseignants ;
- leur rémunération et leurs conditions de travail ;
- les ressources pédagogiques disponibles dans les établissements ;
- les mécanismes d’évaluation et d’accompagnement, plutôt que la seule sanction ;
- la valorisation sociale d’un métier qui façonne toutes les autres professions.
Il serait également utile de mieux associer les enseignants aux décisions. Les réformes conçues dans les capitales échouent parfois au contact des réalités locales : calendrier agricole, déplacements saisonniers, langues utilisées par les familles, distances entre villages. Celui qui connaît le terrain doit pouvoir participer à la construction de la politique éducative.
Les filles, les territoires et les angles morts
Une politique éducative ambitieuse doit regarder les inégalités en face. L’accès à l’école demeure plus difficile pour de nombreuses filles, particulièrement dans les zones rurales. Les mariages précoces, les grossesses adolescentes, les tâches domestiques, l’insécurité sur le trajet ou l’absence de sanitaires adaptés peuvent interrompre leur scolarité.
Or l’éducation des filles produit des effets puissants sur l’ensemble de la société. Elle améliore la santé des familles, retarde l’âge du mariage, augmente les revenus futurs et renforce la participation citoyenne. La question n’est pas de choisir entre l’éducation des garçons et celle des filles. C’est de comprendre qu’une société qui écarte la moitié de sa jeunesse se prive de la moitié de son intelligence.
Les enfants en situation de handicap, ceux qui vivent dans les zones de conflit, les déplacés internes et les populations nomades doivent également être pris en compte. Une école conçue pour l’élève urbain, sédentaire et parfaitement connecté ne peut répondre à la diversité africaine.
Des solutions existent : internats de proximité, classes mobiles, enseignement à distance par radio, bourses ciblées, cantines scolaires, adaptation des bâtiments et programmes bilingues. Elles demandent moins de slogans que de continuité politique. Or la continuité, dans l’action publique, est parfois une denrée plus rare que le financement lui-même.
Réhabiliter les savoirs africains
Les réflexions sur l’avenir de l’éducation ne peuvent ignorer la question du patrimoine intellectuel africain. Pendant des siècles, des sociétés du continent ont produit des savoirs en astronomie, en médecine, en agriculture, en architecture, dans la gestion de l’eau et dans la transmission orale. Les manuscrits de Tombouctou, les systèmes de culture adaptés aux milieux sahéliens ou les traditions de médiation communautaire rappellent que l’Afrique n’a jamais été un espace sans pensée.
Réhabiliter ces héritages ne signifie pas idéaliser le passé ni opposer tradition et science. Cela consiste à faire dialoguer les connaissances. Les techniques anciennes de conservation des semences peuvent être étudiées avec les outils de l’agronomie moderne. Les récits transmis par les griots peuvent nourrir l’enseignement de l’histoire et de la littérature. Les langues africaines peuvent devenir des instruments de production scientifique, et non seulement des langues du foyer.
Un élève apprend mieux lorsque le savoir lui parle. Il ne doit pas avoir le sentiment que l’intelligence commence ailleurs, dans une autre langue, sous un autre climat et avec d’autres références historiques. L’ouverture au monde ne nécessite pas l’effacement de soi.
Quelle gouvernance pour l’école africaine ?
Attali insiste souvent sur la nécessité de penser le temps long. Cette exigence concerne directement les politiques éducatives. Une école ne se transforme pas au rythme des mandats électoraux. Les résultats d’une réforme sérieuse apparaissent parfois après dix ou quinze ans, lorsque les enfants formés deviennent à leur tour enseignants, ingénieurs, entrepreneurs ou responsables publics.
Les États africains doivent fixer des objectifs mesurables, publier les budgets, évaluer les programmes et corriger les erreurs. Les partenaires internationaux peuvent apporter des financements et une expertise, mais ils ne doivent pas décider seuls des priorités. Une politique éducative durable doit être portée par les sociétés africaines elles-mêmes, avec la participation des familles, des collectivités, des entreprises et des enseignants.
Le financement reste évidemment central. Toutefois, augmenter les budgets ne suffit pas si les ressources se perdent dans la mauvaise gouvernance, les constructions inadaptées ou les achats sans suivi. La transparence n’est pas une exigence administrative secondaire : elle conditionne directement la qualité d’une salle de classe, d’un manuel ou d’une cantine.
Une école pour habiter l’avenir
Les leçons que l’on peut tirer de Jacques Attali tiennent peut-être en une idée simple : l’éducation doit préparer les individus à un monde que personne ne connaît encore entièrement. Pour l’Afrique, cette préparation doit s’appuyer sur une confiance renouvelée dans ses propres capacités.
Le continent ne doit pas choisir entre tradition et innovation, entre formation intellectuelle et apprentissage pratique, entre ouverture internationale et enracinement culturel. Il doit construire des passerelles. Une école capable d’enseigner les mathématiques tout en comprenant les réalités agricoles. Une université qui travaille avec les entreprises sans renoncer à son rôle critique. Une formation professionnelle qui donne de la dignité aux métiers productifs. Un numérique qui rapproche au lieu d’exclure.
La véritable richesse de l’Afrique ne se trouve pas seulement sous ses sols, dans ses ports ou dans ses marchés en expansion. Elle se trouve dans les esprits qui apprennent à lire le présent et à imaginer demain. Chaque salle de classe est un petit laboratoire du futur. Encore faut-il lui donner des enseignants soutenus, des programmes pertinents et une ambition à la hauteur de la jeunesse africaine.
La question demeure ouverte, et elle engage chacun : l’Afrique veut-elle seulement former sa jeunesse pour répondre aux besoins du monde, ou veut-elle aussi lui donner les moyens de définir les règles du monde à venir ?

