Une transition énergétique africaine sous contraintes multiples
À l’horizon 2040, la transition énergétique en Afrique se joue à l’intersection de trois enjeux majeurs : l’impératif de développement économique et social, l’urgence climatique et la valorisation des matières premières critiques. Le continent ne représente qu’environ 3 % des émissions mondiales de CO2, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE, rapport Africa Energy Outlook 2022), mais il est l’une des régions les plus exposées aux impacts du changement climatique : stress hydrique, baisse des rendements agricoles, montée du niveau de la mer et événements extrêmes plus fréquents.
Dans le même temps, l’Afrique abrite quelques-unes des plus importantes réserves mondiales de minerais stratégiques indispensables aux technologies bas carbone : cobalt, lithium, graphite, nickel, cuivre, manganèse, terres rares. Le rapport de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED, 2023) estime que l’Afrique détient environ :
- plus de 50 % des réserves mondiales de cobalt (principalement en République démocratique du Congo),
- environ 46 % des réserves de manganèse,
- près de 21 % des réserves de graphite naturel,
- des ressources significatives en lithium (Zimbabwe, Mali, République démocratique du Congo, Namibie).
Cette abondance place le continent au cœur de la nouvelle géopolitique des chaînes de valeur des énergies renouvelables, des batteries et des véhicules électriques. Mais elle pose une question centrale : comment organiser une transition énergétique juste, qui soutienne le développement africain au lieu de reproduire un modèle d’extraction sans transformation locale ni retombées durables ?
Un déficit énergétique massif à combler d’ici 2040
La transition énergétique en Afrique ne peut être pensée uniquement en termes de décarbonation : elle doit d’abord répondre à un déficit d’accès à l’énergie. Selon la Banque mondiale (2023), près de 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’électricité, principalement en Afrique subsaharienne, et plus de 900 millions cuisinent encore avec de la biomasse traditionnelle (bois, charbon de bois), avec des impacts sanitaires majeurs.
L’AIE estime que la demande énergétique africaine devrait croître d’environ 30 à 40 % d’ici 2040, portée par la croissance démographique (près de 2,5 milliards d’habitants attendus en 2050, selon l’ONU), l’urbanisation et l’industrialisation progressive. Parallèlement, l’Afrique dispose d’un potentiel considérable en énergies renouvelables :
- le plus fort gisement solaire au monde (jusqu’à 60 % du potentiel solaire mondial selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables – IRENA, 2022),
- un potentiel hydroélectrique estimé à environ 12 % du potentiel technique mondial, dont une grande partie encore non exploitée (Bassin du Congo, Nil, Zambèze),
- des ressources éoliennes importantes, particulièrement en Afrique du Nord, dans la Corne de l’Afrique, au Kenya, en Afrique australe,
- un potentiel géothermique notable dans la vallée du Rift (Éthiopie, Kenya, Djibouti, Tanzanie).
La question centrale est donc la suivante : comment concilier l’urgence d’électrifier le continent, de soutenir la croissance industrielle et de réduire la pauvreté, avec la nécessité de limiter les émissions futures et de s’insérer dans l’économie bas carbone mondiale ?
Une transition « juste » : plus qu’un slogan, un impératif de développement
Le principe de « transition énergétique juste » appliqué à l’Afrique repose sur plusieurs piliers, que l’on retrouve dans les positions africaines lors des Conférences des Parties (COP), notamment la Déclaration de Nairobi issue du Sommet africain sur le climat (Kenya, septembre 2023), ou encore dans les travaux de la Banque africaine de développement (BAD) :
- Responsabilités communes mais différenciées : les pays africains ont historiquement peu contribué aux émissions de gaz à effet de serre. La trajectoire de transition ne peut être la copie des politiques des pays industrialisés.
- Droit au développement : la priorité reste l’accès universel à une énergie fiable, abordable et moderne, condition de la création d’emplois, de l’industrialisation et de la réduction de la pauvreté.
- Justice sociale et territoriale : la transition ne doit pas aggraver les inégalités, notamment pour les communautés vivant près des sites miniers ou des infrastructures énergétiques.
- Valeur ajoutée locale : les ressources minières et renouvelables doivent servir de levier pour développer des chaînes de valeur locales – transformation, industrie, services – plutôt que d’alimenter uniquement l’exportation de matières premières brutes.
Dans cette perspective, une transition énergétique juste en Afrique d’ici 2040 implique une trajectoire hybride : accélération rapide des renouvelables, amélioration de l’efficacité énergétique, développement de réseaux électriques intelligents, mais aussi gestion pragmatique du rôle résiduel des combustibles fossiles dans la phase de transition, notamment le gaz naturel comme énergie de transition dans certains pays.
Gaz, pétrole et carbone : la question des « espaces carbone » africains
Plusieurs États africains riches en hydrocarbures – Nigeria, Angola, Mozambique, Sénégal, Tanzanie, Mauritanie, Algérie, Libye, Égypte – défendent l’idée d’un « espace carbone » ou « budget carbone » pour l’Afrique. L’argument est double :
- Le continent a émis très peu jusqu’ici par rapport à l’Europe, l’Amérique du Nord ou l’Asie industrialisée.
- Interdire ou restreindre fortement l’utilisation de leurs ressources gazières pour produire de l’électricité, du chauffage ou des engrais reviendrait à pénaliser leur développement par rapport aux trajectoires historiques des pays riches.
Selon l’AIE (2022), le gaz pourrait jouer un rôle limité mais utile pour remplacer le charbon et le fioul dans certaines économies africaines, tout en accompagnant la montée en puissance des renouvelables, à condition d’éviter un verrouillage de long terme dans des infrastructures carbonées. Certains pays (Sénégal, Mozambique, Nigéria) misent ainsi sur le gaz pour soutenir l’industrialisation, notamment dans la pétrochimie, la production d’engrais ou la génération électrique flexible.
Pour être compatible avec une trajectoire alignée sur l’Accord de Paris, cette utilisation du gaz doit cependant être encadrée : réduction des fuites de méthane, limitation dans le temps, complémentarité avec les renouvelables et les interconnexions régionales. Cette approche est au cœur de la tension entre justice climatique et discipline carbone globale.
Matières premières critiques : du « continent extractif » à la plateforme industrielle verte
La chaîne de valeur des technologies bas carbone – panneaux solaires, batteries, véhicules électriques, éoliennes, réseaux intelligents – repose sur un bouquet de minerais dont beaucoup se trouvent en Afrique. Le risque est grand de reproduire le schéma classique : extraction en Afrique, transformation et fabrication ailleurs, puis réimportation de produits finis à forte valeur ajoutée.
Selon la CNUCED (rapport Commodities and Development Report 2023), plus de 70 % du cobalt africain est exporté sous forme de concentré, très peu transformé localement. Ce constat vaut également pour le cuivre en Zambie, le manganèse en Afrique du Sud ou le graphite à Madagascar.
Pour qu’une transition énergétique soit véritablement bénéfique au continent à l’horizon 2040, plusieurs axes se dessinent :
- Industrialisation locale des minerais : encourager la création de raffineries, d’usines de précurseurs de cathodes, de composants de batteries et, à terme, d’assemblage de véhicules électriques. Des initiatives existent déjà en Afrique du Sud (batteries), au Maroc (cathodes et batteries pour véhicules électriques), ou encore en RDC et Zambie (zone économique pour les batteries).
- Contrats miniers plus transparents et plus exigeants : intégrer des clauses de contenu local, de transfert de technologie, de formation et de respect strict des normes environnementales et sociales.
- Intégration régionale : mutualiser les infrastructures, harmoniser les cadres réglementaires et bâtir des chaînes de valeur régionales au sein de la CEDEAO, de la SADC, de la CEEAC, de la CAE, en s’appuyant sur la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
- Certification et traçabilité : répondre aux exigences croissantes de l’Union européenne et d’autres marchés (règlement sur les matières premières critiques, mécanismes de diligence raisonnable) en développant des systèmes africains de certification, de traçabilité et de labellisation « bas carbone » ou « responsable ».
Financements climatiques et partenariats internationaux : un nœud stratégique
La transition énergétique en Afrique nécessite des investissements massifs. L’AIE estime que pour atteindre les objectifs d’accès universel à l’énergie et de trajectoire alignée sur le climat, les investissements annuels dans le système énergétique africain devraient plus que doubler d’ici 2030, pour dépasser 190 milliards de dollars par an, dont environ deux tiers dans les énergies propres (AIE, Africa Energy Outlook 2022).
Or, selon la BAD, l’Afrique ne reçoit qu’environ 3 % des flux mondiaux d’investissements dans les énergies renouvelables, alors qu’elle représente 17 à 20 % de la population mondiale. Les contraintes sont connues : perception de risque élevé, taux d’intérêt plus importants, instabilité réglementaire dans certains pays, faible profondeur des marchés financiers locaux.
Dans ce contexte, plusieurs mécanismes émergent ou se renforcent :
- Fonds climatiques multilatéraux : Fonds vert pour le climat, Fonds pour l’environnement mondial, Facilité africaine de l’énergie durable.
- Initiatives bilatérales : partenariats pour une transition énergétique juste (Just Energy Transition Partnerships – JETP) signés avec l’Afrique du Sud, en négociation avec d’autres pays, financements concessionnels de pays du G7, stratégies de l’Union européenne (Global Gateway, coopération sur les matières premières critiques).
- Rôle des banques africaines de développement et des fonds souverains : la BAD, la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), la Banque de développement de l’Afrique australe (DBSA) ou des fonds souverains (Maroc, Nigéria, Gabon, Angola…) se positionnent comme catalyseurs de capitaux privés vers les projets d’infrastructures énergétiques vertes.
Les négociations autour de la réforme de l’architecture financière internationale, mises en avant par plusieurs dirigeants africains (notamment lors du Sommet de Paris pour un nouveau pacte financier mondial en 2023), visent à réduire le coût du capital pour les pays africains, condition essentielle pour déployer à grande échelle solaire, éolien, stockage, interconnexions et hydrogène vert.
Hydrogène vert, interconnexions régionales et nouveaux corridors industriels
Au-delà des énergies renouvelables classiques, plusieurs pays africains ambitionnent de se positionner comme futurs hubs de l’hydrogène vert, produit à partir d’électricité renouvelable. Le Maroc, la Namibie, l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Kenya ou encore la Mauritanie ont lancé des stratégies nationales dans ce domaine, avec le soutien de partenaires européens, du Golfe ou asiatiques.
L’hydrogène vert peut devenir un pilier d’industrialisation verte (acier vert, engrais bas carbone, chimie durable) et une source d’exportation vers l’Europe ou l’Asie, mais il soulève des questions : risque de captation des meilleurs sites renouvelables au détriment des besoins domestiques, pression sur les ressources en eau, dépendance à des contrats d’exportation à long terme.
Parallèlement, les projets d’interconnexions électriques régionales – West African Power Pool (WAPP), Eastern Africa Power Pool (EAPP), Southern African Power Pool (SAPP) – visent à créer un marché de l’électricité panafricain, facilitant l’intégration des renouvelables variables, la mutualisation des capacités et la sécurité d’approvisionnement. La ZLECAf pourrait renforcer ces dynamiques en facilitant les échanges d’énergie et d’équipements.
À l’horizon 2040, l’Afrique pourrait ainsi voir émerger des corridors industriels verts : zones économiques spéciales adossées à des hubs renouvelables, clusters de transformation de minerais critiques, plateformes logistiques connectées à des ports modernisés. Les choix politiques et les partenariats signés aujourd’hui structureront ces trajectoires pour plusieurs décennies.
Vers 2040 : scénarios pour une transition énergétique africaine réellement juste
Les perspectives à l’horizon 2040 dépendront de la capacité des pays africains à aligner plusieurs dimensions : planification énergétique de long terme, gouvernance des ressources naturelles, stabilité réglementaire, renforcement des compétences locales et négociation de partenariats équilibrés avec les grandes puissances importatrices de minerais et d’énergie.
Plusieurs éléments apparaissent centraux pour une transition juste :
- Mettre l’accès à l’énergie au cœur des stratégies climatiques : chaque mégawatt installé doit être évalué non seulement en termes de CO2 évité, mais aussi d’emplois créés, d’industrialisation permise et de services rendus (santé, éducation, numérique).
- Négocier une meilleure captation de la valeur ajoutée : réviser les cadres miniers, encourager la transformation locale des matières premières critiques, participer activement à la définition des normes internationales sur les chaînes de valeur « vertes ».
- Investir dans le capital humain : former des ingénieurs, techniciens, chercheurs et entrepreneurs africains dans les domaines des renouvelables, des réseaux, de la chimie des batteries, de l’hydrogène, de la gestion de projet et de la finance climatique.
- Renforcer la gouvernance et la transparence : lutter contre la corruption, publier les contrats, associer les communautés locales aux décisions et aux bénéfices des projets énergétiques et miniers.
- Parler d’une seule voix sur la scène internationale : consolider les positions communes au sein de l’Union africaine et des regroupements régionaux pour peser davantage dans les négociations climatiques, commerciales et financières.
Les prochaines années seront décisives. Si les investissements, les politiques publiques et les partenariats évoluent dans le sens d’une valorisation locale des ressources, d’un accès massif à une énergie propre et abordable et d’une montée en gamme industrielle, la transition énergétique en Afrique pourra devenir un levier de transformation structurelle. Dans le cas contraire, le risque est réel de voir se renforcer un modèle d’extractivisme vert où le continent, une fois de plus, fournirait au reste du monde les matières premières nécessaires à la transition sans en récolter pleinement les dividendes économiques et sociaux.
