L’Afrique est devenue l’un des principaux laboratoires mondiaux pour les monnaies numériques de banque centrale (MNBC). De Lagos à Pretoria, en passant par Rabat et Le Caire, les banques centrales testent ou envisagent des versions numériques de leurs monnaies nationales, dans un contexte de forte pénétration du mobile money, de quête d’inclusion financière et de pression pour moderniser les systèmes de paiement. À l’horizon 2040, la généralisation possible des MNBC africaines pourrait transformer en profondeur les économies, les systèmes politiques et les échanges commerciaux du continent.
Panorama des monnaies numériques de banque centrale en Afrique
Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), plus de 130 pays dans le monde étudiaient ou développaient une MNBC en 2024, représentant plus de 98 % du PIB mondial. L’Afrique n’est pas en reste, même si le degré d’avancement varie fortement d’un pays à l’autre.
En Afrique, on distingue plusieurs groupes :
La Banque centrale du Nigeria (CBN) décrit l’eNaira comme un « complément » au naira physique, conçu pour améliorer l’inclusion financière, réduire le coût des paiements et renforcer la traçabilité des transactions (CBN, 2021). Au Ghana, la Banque du Ghana voit dans l’e-Cedi un outil pour « soutenir l’économie numérique » et favoriser les paiements instantanés de faible valeur (Bank of Ghana, 2022).
La dynamique est stimulée par plusieurs facteurs structurants :
Impacts économiques attendus des MNBC en Afrique
Sur le plan économique, les MNBC africaines pourraient jouer un rôle important dans trois domaines clés : l’inclusion financière, l’efficacité des paiements et la conduite de la politique monétaire.
Inclusion financière et réduction de l’économie informelle
En 2021, environ 45 % des adultes en Afrique subsaharienne n’avaient toujours pas de compte bancaire ou de portefeuille mobile, selon la base de données Findex de la Banque mondiale. Les MNBC, lorsqu’elles sont accessibles via des téléphones mobiles simples, peuvent :
Des programmes pilotes en Afrique de l’Est ont montré que la digitalisation des paiements publics (par exemple, les salaires des enseignants ou les transferts sociaux) pouvait réduire les coûts administratifs de 20 à 30 % et limiter les pertes liées à la corruption et à la fraude (Banque mondiale, rapports sur les paiements G2P).
Efficacité et coûts des paiements domestiques
Les MNBC de détail, comme l’eNaira, sont conçues pour offrir :
À long terme, cela pourrait réduire sensiblement le coût moyen des paiements domestiques en Afrique, qui reste plus élevé que dans les pays de l’OCDE, et soutenir l’essor du commerce électronique africain, estimé à plus de 180 milliards de dollars potentiels de valeur de marché d’ici 2030 (rapport IFC & Google, 2020).
Politique monétaire et stabilité financière
La numérisation de la monnaie centrale peut renforcer la transmission de la politique monétaire :
Mais ces avantages s’accompagnent de risques : une MNBC pourrait favoriser les ruées massives des dépôts bancaires vers la monnaie de banque centrale en période de panique, fragilisant les banques commerciales. Le Fonds monétaire international (FMI) souligne, dans ses rapports de 2023 sur les MNBC, la nécessité de calibrer soigneusement les plafonds de détention et la rémunération des MNBC pour limiter ce risque.
Enjeux politiques et de souveraineté monétaire
Les MNBC africaines ne sont pas seulement un outil économique ; elles sont aussi au cœur d’enjeux politiques et de souveraineté.
Souveraineté monétaire face aux monnaies privées et étrangères
Avec l’expansion des crypto-actifs privés (Bitcoin, stablecoins) et la montée en puissance du yuan numérique chinois ou des projets de MNBC du Nord, les banques centrales africaines veulent éviter une « dollarisation numérique » ou une dépendance accrue à des infrastructures de paiement étrangères.
Une MNBC nationale ou régionale peut :
Contrôle, surveillance et libertés publiques
Un thème central des débats autour des MNBC est la question de la vie privée et du pouvoir accru de l’État :
Les recommandations du Conseil de stabilité financière (FSB) et du FMI appellent à des cadres réglementaires robustes, à des mécanismes de gouvernance transparents et à la protection des données personnelles comme conditions essentielles au déploiement des MNBC.
Impacts sur le commerce intra-africain et international
Les effets des MNBC sur le commerce africain doivent être analysés à deux niveaux : les échanges intra-africains, notamment dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), et les échanges avec le reste du monde.
Paiements transfrontaliers africains et ZLECAf
Le commerce intra-africain ne représente encore qu’environ 15 % des échanges totaux des pays du continent, selon la Commission économique pour l’Afrique (CEA/ONU). Les paiements transfrontaliers restent coûteux, lents et fragmentés, avec une forte dépendance aux correspondants bancaires en Europe ou aux États-Unis.
Les MNBC de gros (utilisées entre institutions financières) et les projets de « corridors de MNBC » pourraient :
Des expérimentations de « ponts » entre MNBC (CBDC bridges) sont déjà en cours dans d’autres régions, comme le projet mBridge entre banques centrales d’Asie et du Moyen-Orient, ou le projet Dunbar mené avec la BRI. L’Afrique pourrait s’en inspirer pour construire ses propres infrastructures pancontinentales.
Attractivité pour les investisseurs et intégration aux chaînes de valeur mondiales
Des systèmes de paiement plus efficaces, plus transparents et mieux régulés peuvent :
À horizon 2040, si plusieurs grandes économies africaines (Nigeria, Afrique du Sud, Égypte, Kenya, Maroc, Ghana) parviennent à interconnecter leurs MNBC, le continent pourrait offrir un marché de paiements intégré pour plus de 1,5 milliard de consommateurs, renforçant son poids dans les négociations commerciales internationales.
Risques, défis et arbitrages stratégiques
Malgré les promesses, les MNBC en Afrique font face à de nombreux défis techniques, institutionnels et sociaux.
Infrastructure numérique et cybersécurité
L’extension de MNBC sur un continent où l’accès à Internet et à l’électricité reste inégal est un défi majeur :
Acceptation par le public et concurrence avec le mobile money
L’expérience nigériane avec l’eNaira illustre les difficultés d’adoption : malgré son lancement précoce, l’usage par le grand public reste modeste, en grande partie parce que :
Pour réussir, les banques centrales africaines devront collaborer avec les opérateurs de mobile money, les fintechs et les banques commerciales, de façon à bâtir un écosystème interopérable plutôt qu’un système étatique fermé.
Gouvernance, cadre juridique et protection des données
Enfin, l’architecture institutionnelle autour des MNBC sera déterminante :
Perspectives à l’horizon 2040 : scénarios pour l’Afrique
À l’horizon 2040, plusieurs trajectoires sont possibles pour les monnaies numériques de banque centrale en Afrique, en fonction des choix politiques, de la coopération régionale et de la capacité à maîtriser les risques.
Scénario d’intégration régionale renforcée
Dans ce scénario, un nombre significatif de pays africains déploient des MNBC interopérables, articulées avec des systèmes comme PAPSS, sous l’égide de la Banque africaine de développement (BAD), de la ZLECAf et des banques centrales régionales (BCEAO, BEAC, SARB, etc.).
Les effets probables seraient :
Scénario de fragmentation et d’adoption partielle
Dans un autre scénario, seuls quelques pays pilotes poursuivent leur MNBC, tandis que d’autres restent en retrait ou échouent à générer une adoption significative. Les systèmes restent fragmentés, les standards techniques divergent et les interconnexions transfrontalières sont limitées.
Dans ce cas :
Scénario de rééquilibrage institutionnel
Un troisième scénario combine une adoption progressive des MNBC avec un renforcement des institutions démocratiques, des cadres de protection des données et de la coopération panafricaine. Les MNBC deviennent alors :
Les choix qui seront faits dans les années 2020 et 2030 – en matière de design des MNBC, de respect de la vie privée, de coopération régionale et de régulation – conditionneront la place de l’Afrique dans la future géographie monétaire numérique mondiale. Entre instrument de souveraineté économique et outil potentiel de contrôle politique, les monnaies numériques de banque centrale en Afrique cristallisent déjà les tensions et les promesses d’un continent en pleine transition numérique et financière.
